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Notre philosophie de l'Inventaire

Propos sur l’Inventaire, engagé par l’Observatoire du Patrimoine Religieux

Le but de l’Observatoire, son objectif, est défini par son nom : observer la situation du patrimoine religieux . Le postulat de départ est qu’on connaît mal leur nombre, étant donné la diversité des statuts juridiques (J.M. Leniaud souligne dans son dernier ouvrage pédagogique ces incertitudes quantitatives ) … Il n’est pas question d’élaborer dans cette perspective un inventaire scientifique. Celui-ci existe en effet, même s’il est encore incomplet et si son rythme s’est considérablement ralenti, voire interrompu, dans certaines régions.

Il s’agit de créer un outil qui est en réalité à la fois un moyen et un but :
¤ Un moyen car, d’une part, il permet de faire découvrir à ceux qui y travaillent , et notamment aux jeunes stagiaires qui se succèdent dans les bureaux de l’OPR , une réalité patrimoniale particulière .
¤ L’observatoire est un outil collectif que peuvent enrichir tous ceux qui souhaitent participer à la sauvegarde : en fréquentant le site, en se connectant pour compléter les notices, les améliorer par des photos (souvent absentes), donner des indications sur l’état de conservation et les conditions d’utilisation et d’accès (ouvertures, célébrations … ) qu’on ne trouve dans aucun guide ou site internet municipal, le public prendra conscience des difficultés générales des dangers que court cette catégorie patrimoniale .
¤ C’est cette prise de conscience d’un problème général que l’Observatoire veut développer, au-delà des douleurs personnelles que provoquent les menaces ou la perte d’un édifice proche. On veut espérer que la fréquentation du site entrainera progressivement un changement de mentalité qui suscitera ou favorisera la constitution de petites associations locales de sauvegarde, par clocher, paroisse, ou commune … A nous de plaider dans ce sens.
¤ Le site n’est donc pas exclusivement une fin en soi : c’est la démarche qui compte au moins autant que le résultat.

Il est par ailleurs utile de situer cette entreprise dans le long terme avant de revenir à une actualité plus proche. On assiste ici à un processus observable en tous temps et en tous lieux : la naissance d’une sensibilité patrimoniale qui se développe en trois phases successives. Ceci s’est observé aussi bien dans l’Antiquité, lorsque le géographe du IIè s. pc, Pausanias, observe dans sa Périégèse les ruines d’Athènes. Au XVè siècle également lorsque le Pape retourne dans une Rome dévastée, Enfin pendant les années 1780-1820 en France lorsque disparaîssent nombre d’abbaye et de châteaux.
D’abord naît un sentiment de douleur lorsque s’observent des destructions, et ce sentiment s’exprime par des protestations dans la société civile. Ce premier temps est suivi par une phase d’identification des éléments à conserver : c’est le temps des inventaires, enquêtes … Les études se multiplient (ainsi, à la fin du XVIIIè siècle, la Description de Benjamin de Laborde, les Antiquités nationales de Millin, pour ne citer que les plus illustres recensements). Enfin vient le temps des mesures de protection à caractère juridique (création d’un service, 1834 en France, lois , règlements) ou d’origine associative (par exemple la société française d’archéologie, 1834) accompagnées de mesures techniques de conservation, consolidation, puis de restauration et enfin même de restitution/reconstruction.
Si on se situe dans le temps court, on voit que depuis quelques décennies, ces processus se cristallisent sur des catégories particulières d’éléments monumentaux spécifiquement menacés : les inventaires et les études sur le patrimoine français sont très majoritairement thématiques et portent sur ce que le Ministère appelle depuis 30 ans « nouveaux patrimoines », patrimoine industriel, naval, hospitalier, ouvrages d’art, patrimoine du XXè siècle, etc ... .
On rappelera brièvement les étapes principales de ces nouveaux intérêts :
- le patrimoine rural dans les années 60-70 (qui fait suite à la publication de La fin des Paysans de H. Mendras),
- puis ont été inventoriés par le Ministère de la Culture les ouvrages d’art et le patrimoine industriel dans les années 75-90 (conséquence de la crise de désindustrialisation après le choc pétrolier),
- le patrimoine du XXè siècle a fait l’objet d’une même sollicitude à partir de 1983 et a donné lieu à un nouveau mode plus léger de protection : le label XXè siècle. Dans cette veine, de nombreux recensement partiels ont été alors entrepris sur les églises du XXè siècle, celles de la première reconstruction, celles des Chantiers du Cardinal, puis les « contemporaines ». Toutes ces catégories de bâti ont fait l’objet de recensements spécialisés entrepris par les services de la Culture. Ces recensements ont été suivis par des mesures collectives de protection spécifiques, avec d’ailleurs des succès divers : ainsi on notera l’échec de la protection pour les patrimoines de la ruralité ou de l’industrie, car liés à des activités disparues. Et si le patrimoine rural a été sauvé par la mode des « fermettes », on n’a pu conserver que de rares traces des activités proto-industrielle (sauf les moulins si pittoresques). Le même phénomène peut se produire pour le patrimoine religieux : la disparition de la fonction, en l’occurrence des célébrations, entraîne la fermeture puis l’abandon de l’édifice. Le processus est entamé … D’où la necessité du recensement, aussi imparfait soit-il.
Finalement, le patrimoine religieux, parce qu’il constitue la plus grande partie du patrimoine public protégé MH, est mal aimé, mal évalué, mal suivi. C’est un cas un peu analogue à celui des châteaux … Des « vieux patrimoines », trop nombreux, et qui ont trop longtemps tenu « le haut du pavé» patrimonial. Patrimoine démodé , supplanté par la création d’architectures nouvelles qui focalisent l’interêt public de même que l’art contemporain supplante aujourd’hui l’art ancien dans les musées (voir à cet égard la fréquentation différenciée des deux pôles de la Cité de l’architecture et du patrimoine). Cette évolution culturelle de dimension mondiale est un fait avéré, comme l’a mis en évidence le tout récent colloque sur le Ministère de la culture et ses missions (conférence d’Antoine Compagnon).

CONCLUSION
Faut-il faire de l’église paroissiale ou de la chapelle de hameau des « nouveaux patrimoines » ? oui !
Leur disparition entrainera une douleur, et leur sauvegarde un effort : ce qui est la définition même du patrimoine selon André Chastel.
L’absence totale de célébrations et la fermeture permanente des lieux de culte, sur fond de désertification de certaines campagnes entraîne une perte de fonction et bientôt de sens. On rappelle la demande de Martin Malvy, président de la région Midi-Pyrénées (ma région d’origine, que je connais bien), d’organiser un Grenelle de l’aménagement du territoire.

La connaissance, le dénombrement et/ou l’inventaire apparaissent donc comme un moyen essentiel de sauvegarde.

L’idée de base des fondateurs de l’Observatoire est donc de créer, comme cela a été fait en tout temps, un instrument spécifique pour le dénombrement complet des édifices et l‘évaluation réelle des menaces immédiates ou lointaines. Mais les édifices religieux du monde rural sont autrement plus nombreux que les éléments du patrimoine industriel.
Et le Ministère de la Culture n’a plus dans ses missions l’Inventaire général ou particulier. Une association s’est créée pour répondre à cette situation nouvelle, tout comme au siècle dernier des associations s’étaient crées pour la sauvegarde des édifices qui n’étaient pas reconnus par l’Etat.

Sans cultiver l’angoisse stérile, et en dehors de tout esprit de « chapelle », pour terminer sur un jeu de mot douteux.


François HAMON
Conservateur général honoraire du patrimoine