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L'Anjou : paradis des destructeurs d'églises

Le Maine-et-Loire, une fois n'est pas coutume, est champion national... de la destruction d'églises. Depuis 10 ans, plusieurs ont été démolie et de nombreuses autres sont menacées. Les élus et les autorités religieuses sont les premiers coupables !

L’église de Saint-Aubin-du-Pavoil, vieille de 130 ans était fermée au public et aux fidèles depuis 2007, pour des raisons de sécurité. Depuis le 14 Janvier 2013, l'église n'a plus de clocher.

Guy Massin-Le-Goff analyse la situation avec justesse : "la totalité du territoire angevin n’est pas saisie par la fièvre de démolition des sanctuaires, mais principalement sa partie [...] marqué[e] par les Guerres de l’Ouest et leur sinistre." 
Dans toutes les communes de cette contrée - ou presque - les églises ont été reconstruites dans les années 1840-1890, certes parce que la Révolution les avait endommagées mais surtout parce que malgré les réparations opérées, elles gardaient toujours leur caractère d’origine, pauvret et de peu de grandeur. Or, on les voulait belles, claires, élancées et bien visibles ; on voulait en être fiers, et les évêques comme les maires, le conseil départemental des Bâtiments civils et les érudits d’encourager ce grand mouvement de reconstruction, soulevant l’enthousiasme des populations. Ce n’est pas une exception ; le Dauphiné, l’Aquitaine pour ne citer que quelques exemples français, ont connu le même phénomène que l’on constate aussi en Belgique, en Grande-Bretagne et dans maints pays, voisins ou non.

Un défaut d'entretien chronique

L’apparente fragilité d’un matériau : un faux prétexte. Chanter le Val de Loire et la beauté de ses édifices bâtis en tuffeau est une obligation pour les amateurs d’art et d’architecture, sauf quand il s’agit d’évoquer ses monuments du XIXe siècle. On avance alors leur mauvaise construction et surtout la mauvaise qualité du matériau extrait des carrières ; des légendes sont inventées comme celle qui veut qu’autrefois le tuffeau était longuement plongé dans les eaux de la Loire avant son utilisation : c’est simplement oublier la nature même de ce matériau. Le défaut de formation des maçons est aussi avancé, les traditions perdues sont évoquées comme l’est également la précipitation dans la construction. Bref, une multitude d’arguments néfastes s’amoncellent, en puisant dans l’imaginaire humain une nourriture hachée. Ce n’est pas une vérité.

Le principal facteur dont découle le mauvais état des églises du XIXe siècle en Val de Loire réside [...] principalement dans un défaut constant d’entretien de ces monuments.

À cela s'ajoutent plusieurs raisons que voici résumées :

  • Lorsque surviennent les lois de séparation des Églises et de l’État, ces édifices sont encore relativement neufs puisqu’ils ont entre vingt et soixante ans d’existence et qu’ils n’ont, à de rarissimes exceptions près, jamais nécessité d’interventions majeures.
  • La « culture », ou plus prosaïquement l’obligation de l’entretien des églises par les conseils de fabrique n’a pas été transmise aux conseils municipaux.
  • L’Entre-deux-guerres, qui connaît le dénigrement à l’encontre de toute l’architecture du XIXe siècle n’est évidemment accompagné d’aucun mouvement propre à leur assurer un entretien comparable à celui dont on commençait à entourer les édifices dits « plus vénérables », ceux du XVe et du XVIe siècles.

Une supercherie

Voici une bonne dizaine d’années déjà qu’un maire angevin reçut la visite inopinée d’un individu, de lui inconnu, se présentant comme « architecte » œuvrant dans un département voisin, lui intimant l’ordre de fermer incontinent son église qui selon lui, menaçait de s’effondrer. Les apparentes fissures dans certains murs étaient signes de sa prochaine autodestruction.  Il s’agissait d’une supercherie.

Le cas ne devait pourtant pas rester isolé, bien au contraire, car il se révéla la première tentative en Anjou d’une pratique de démarchage commercial basé sur l’affolement des petites municipalités rurales dans un contexte psychodramatique. Plus de trente communes furent ainsi inquiétées, leurs maires soumis à une pression constante jusqu’au moment où le démarcheur se voyait soit congédié, soit arrachait contre vingt-cinq mille euros un contrat de diagnostic architectural et sanitaire de l’édifice. Toutes les communes ou presque y souscrivirent. Elles reçurent en guise de conclusion l’estimation globale de remise à neuf de l’église, toujours chiffrée aux alentours du million et demi d’euros, somme astronomique pour des communes de cinq cents habitants en moyenne.

Deux ou trois d’entre elles - les plus peuplées - l’acceptèrent, les autres, dépitées et navrées, jugèrent plus économique de détruire l’église et de la remplacer par une petite chapelle en béton. On appelle ça une « déconstruction », ce qui est en l’occurrence une monstrueuse faute de français.

La mauvaise foi à l'oeuvre

Une fois acquise par les élus, la destruction volontaire des églises obéit à un processus municipal similaire d’un cas à l’autre comme si le suivi d’une « méthode » conseillée et bien apprise devenait une absolue garantie de démolition à moyen terme.

On note en premier lieu la phase d’abandon de tout entretien courant avec le refus du passage annuel du couvreur puis de celui de l’entrepreneur chargé de réparations ponctuelles. Après quelques hivers et quelques infiltrations dans les murs, quelques éclatements des pierres de corniches ou de pinacles, le propriétaire (le maire) convoque la commission de sécurité… qu’il préside lui-même. La commission préconise généralement la fermeture de l’église en raison d’un péril possible, puis dans les mois qui suivent, un arrêté municipal dûment affiché explique à la population que les abords de l’église sont inaccessibles par crainte de chutes de pierres. Des barrières et des grillages isolent le monument abandonné à lui-même, sa dégradation s’accentuant, et sa destruction s’inscrit au programme municipal.

L'argument fallacieux du "non classement"

Avec une mauvaise foi naturellement dissimulée, certaines communes se saisirent de l’argument de non protection pour affirmer que leur église ne possédait aucun caractère propre à justifier son maintien ; le jugement de la CRPS le confirmait précisément. Et c’est ainsi que l’église de Gesté fut promise à la démolition.

La chute du culte : prétexte à la démolition

Pour conforter les projets de destruction d’une église, les mêmes arguments reviennent comme une serinette : moins de prêtres, moins de messes, moins de pratiquants, donc moins de nécessité de conserver de grands vaisseaux lorsqu’une chapelle suffit. C’est là une vision très réductrice de la pratique religieuse. Tout d’abord, nul n’aurait pu prévoir il y a cinquante ans la grande crise de vocations sacerdotales que connaît l’Église depuis trois décennies et personne ne peut prédire ce que sera la vie religieuse dans cinquante ans. D’autre part, limiter l’usage de l’église à la messe, dominicale ou quotidienne, est une présentation erronée même si elle est étendue aux cérémonies de baptême, mariage et enterrement. Une église n’est pas un lieu ouvert uniquement pour l’eucharistie ; les prières individuelles des fidèles, les cierges offerts, les multiples raisons de pousser la porte de l’église, seul ou par petits groupes, en témoignent.

L'analyse de Guy Massin-Le Goff en intégralité

Les propos de Didier Ryckner sont toujours d'actualité : "Les maires de Maine-et-Loire sont-ils différents de ceux des autres régions de France ? Nulle part en effet on ne trouve une telle concentration d’élus souhaitant, purement et simplement, raser l’église qui domine leur village, certains étant d’ailleurs passés à l’acte. Le Fief-Sauvin (détruit en 1997), Saint-Georges-des-Gardes (détruite en 2006), Gesté (menacée de destruction), Valanjou (menacée de destruction, déjà entamée pour le clocher), Sainte-Gemmes-d’Andigné (menacée de destruction)... notre liste n’est même pas exhaustive, puisque par exemple l’église de Saint-Aubin-du-Pavoil, sur la commune de Segré, est également gravement menacée (voir ici). Les maires de Maine-et-Loire savent-ils que dans de nombreuses villes et villages de France, qui n’ont pas de moyens plus importants qu’eux, des élus municipaux se battent pour leur patrimoine et réussissent à le faire restaurer ? Il y a toujours des solutions. Surtout quand les problèmes sont mal posés.(1)

Un article complet signé de la Tribune de l'Art

 

(1) L'église de Gesté a depuis été partiellement détruite. Sa démolition a - pour le moment - été stoppée suite à une décision de justice (consultez notre article à ce propos). La commune de Saint-Aubin-du-Pavoil, quant à elle, a connu la destruction de son église et assiste depuis à la construction d'une nouvelle église à l'emplacement de l'édifice précédent. Le nouveau bâtiment suscite des avis contrastés (consultez notre article à ce propos).