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Le décor architectural et les programmes iconographiques sculptés des façades à l’époque gothique : l’exemple de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris

Le décor architectural sculpté et figuré des façades d'édifices religieux est l'une des principales caractéristiques de l'art médiéval. A l'époque romane, il se développe tout particulièrement à partir du XIe siècle, et atteint son apogée aux alentours de 1120-1130, avec les magnifiques tympans de Conques et d'Autun, notamment.
A l'époque gothique, la sculpture des façades (et de leurs portails en particulier) va évoluer et s'orienter vers des thématiques nouvelles, des partis de représentation innovants et une dimension formelle inédite : l'exemple de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris, joyau médiéval de la capitale, illustrera ici notre propos.

 

 Petit Rappel historique et mise en contexte

C'est au cours du VIe siècle, durant l'épiscopat de Germain (558-576) et peut-être à l'initiative du roi Childebert Ier (511-558) que fut édifiée la cathédrale primitive, ayant pour vocable Saint-Etienne.

En 1160, l'évêque de Paris Maurice de Sully, ancien recteur et professeur de théologie à l’Université, lance le projet de reconstruire une nouvelle cathédrale à l’est de l’ancienne, afin de libérer une importante surface pour former un immense parvis. 

Cette nouvelle cathédrale était alors établie en plein coeur de l'Ile de la Cité, centre à la fois politique et religieux de la capitale puisqu'y étaient construits le très emblématique palais royal de la Cité, la cathédrale et le palais épiscopal, siège de l’évêché et de son diocèse (bientôt rejoints, en 1239, par la Sainte-Chapelle). L’Hôtel-Dieu était également présent, au sud de la cathédrale. La nouvelle cathédrale Notre-Dame marquait ainsi le paysage architectural du Paris médiéval, puisqu’il dominait le bâti alentour, et était visible bien au-delà des remparts, repère central du diocèse.
Le chantier de la nouvelle cathédrale s'est étendu de 1163 à 1220, et l'édification de la façade occidentale et de ses trois portails est intervenue entre 1210 et 1220. Au XIVe siècle, le monument a acquis son aspect définitif, tel que nous le fait connaître l’iconographie ancienne.
En 1844, c'est à Viollet-le-Duc qu'est confié le chantier de restauration des sculptures de Notre-Dame. L’entreprise dura plus de 20 ans, et fut effectuée dans un profond respect de l’œuvre originelle, en s’appuyant sur les connaissances historiques et les publications anciennes. Les oeuvres mutilées furent remplacées par des copies. 

En 1977, on découvre fortuitement dans le sol de la cour d’un hôtel particulier de la Chaussée d’Antin des vestiges de sculptures de Notre-Dame de Paris, qui avaient été épargnés de la vindicte révolutionnaire puisque noyés dans le plâtre et ensevelis : vingt-et-une têtes de la galerie des Rois et de nombreux fragments de leurs corps furent ainsi mis à jour, et sont aujourd'hui exposés, en partie, au musée de Cluny, pour notre plus grand bonheur.
 

Organisation générale de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris et nouveautés formelles

La façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame s'organise suivant cinq niveaux d'élévation, du bas vers le haut. 

Le premier niveau : les trois portails et les contreforts

De gauche à droite, la façade compte trois portails brisés à voussures:

  • Portail du Couronnement de la Vierge
  • Portail du Jugement dernier
  • Portail Sainte-Anne

Nous reviendrons par la suite sur l'iconographie des deux premiers portails, afin de mettre en avant les nouveautés spécifiques à l'art gothique. 

Entre chaque portail s'insèrent des contreforts; au nombre de quatre, ils sont pourvus de niches avec des statuettes (de gauche à droite): 

  •  
  • saint Etienne, premier martyr de la chrétienté;
  • l’Eglise, symbolisant le Nouveau Testament et la Nouvelle Loi;
  • la Synagogue, symbolisant l'Ancienne Loi et l'Ancien Testament;

saint Denis, qui a apporté le christianisme à Paris. 

 

 

Le second niveau: la Galerie des Rois

La Galerie des Rois, qui couronnent les trois portails, est composée d’une série de vingt-huit statues de plus de trois mètres de haut. Ces sculptures représentent les vingt-huit rois d’Israël et de Juda, ancêtres royaux de la Vierge et du Christ ; il s'agit donc d'une illustration sculptée de la généalogie du Christ. Longtemps, on a cru que ces sculptures figuraient la succession des rois de France, de Childebert à Philippe Auguste, ce qui a d’ailleurs provoqué sa destruction au lendemain de la Révolution (et leur remplacement, comme les statues des portails, par des copies d’après les dessins de Viollet-le-Duc)!
L’insertion de figures royales dans la partie supérieure des façades, constituant une « galerie des rois », est une formule qui a été inaugurée à Notre-Dame de Paris. Ce prototype a été repris par la suite (Amiens, Reims, Chartres). Le fait que ce type de programme monumental royal soit né à Paris, dans la capitale des Capétiens, n’est certainement pas le fruit du hasard: L'iconographie de cette galerie permettait ainsi d’exalter le pouvoir royal alors en place, d’autant plus que les statues étaient représentées avec le costume et les attributs royaux de leurs homologues contemporains) : il s’agissait ainsi de représenter le patronage christique de la dynastie capétienne.

Le troisième niveau: la rosace

Cette rosace qui rehausse la Galerie des Rois n'est pas une innovation à Notre-Dame de Paris. C'est à la basilique de Saint-Denis (1137-1140) que l'on utilisa pour la première fois ce type de baies, à différencier des oculi de l'époque romane. Cet élément architural (et décoratif)  

Saint-Denis Notre-Dame de Paris

 

Les quatrième et cinquième niveaux: la grande Galerie et les tours

Les deux tours, ceintes et rejointes à leur base par la galerie ajourée du quatrième niveau, abritent les cloches, et avaient une fonction double : elles marquaient la vie liturgique des fidèles en signalant, au son de leurs cloches, les temps forts de la journée, mais elles exaltaient aussi et surtout le pouvoir du commanditaire, l’évêque, qui dirigeait le diocèse comme ces deux tours dominaient la capitale.

 

L'iconographie du portail du couronnement de la Vierge

L'iconographie du portail nord de la façade occidentale est consacrée à la Vierge, et son ordonnance révèle une véritable lisibilité: du linteau inférieur au tympan, son iconographie se lit de bas en haut afin d'en percevoir tout le sens.

Iconographie du linteau 

L'iconographie du linteau se lit de bas en haut. Ainsi, au linteau inférieur, on remarque que trois rois et trois prophètes sont regroupés de part et d’autre de l’Arche d’alliance (coffret qui contient les Tables de la Loi données à Moïse sur le Mont Sinaï) et méditent sur le mystère de Marie (c'est-à-dire sur son Immaculée Conception).

Selon saint Augustin, l’Arche d’Alliance annonce l’Assomption corporelle de la Vierge Marie qui commence avec l’élévation de son corps (linteau supérieur) et qui finit avec le Couronnement (tympan). Cette Arche d’Alliance serait aussi une préfiguration du tombeau de la Vierge.

Au linteau supérieur, c'est la Dormition de la Vierge qui est représentée.



Linteau inférieur: l'Arche d'AllianceLinteau supérieur: Dormition

 

Iconographie du tympan

Le tympan illustre le Couronnement de la Vierge à la fin des temps, qui a donné son nom au portail. Le Christ bénit sa mère pendant qu’un ange lui pose la couronne sur la tête.
L’iconographie de ce tympan est proprement gothique, et c’est avec le portail de la cathédrale de Senlis (1160) que cette iconographie commença à se généraliser. La glorification de Marie était aussi celle de l’épouse mystique du Christ et celle de l’Eglise.

Ce nouveau thème marial se retrouve presque obligatoirement dans chaque cathédrale et église d’importance, et est souvent mis en relation avec le thème du Jugement dernier, qu’il complète idéalement en suggérant le triomphe de l’Eglise à la fin des temps.

 

Cette nouvelle représentation remplacera désormais celle de la Vierge assise et présentant l’Enfant sur ses genoux – le Trône de Sagesse (sedes sapientae). On retrouve cependant encore cette formule plus archaïque au portail Sainte-Anne. 

 

Iconographie du trumeau

Une statue de la Vierge à l'Enfant repose sur un socle composé de trois faces, où sont représentées trois scènes distinctes: la Création de la femme, la Faute et la Punition.

On remarque que pour la représentation du Pêché Originel, où Adam et Eve sont debout de part et d’autre de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, aux fruits défendus, le serpent a une tête de femme. C’est une représentation du Diable, et il s’agit de la diablesse Lilith, la première compagne d’Adam avant Eve (personnage biblique absent de la Bible canonique, mais présent dans les écrits rabbiniques du Talmud et de Babylone). Elle évoque donc ici la tentation d’Adam.

Iconographie des piédroits

Aux piédroits, ce sont les signes du zodiaque associés aux travaux ou aux activités du mois correspondant qui sont figurés. De manière générale dans l'iconographie gothique, tout ce qui se trouve être en rapport avec le temps qui passe (signes du zodiaque, cycle agricole) est très souvent mis en relation avec la thématique du Jugement Dernier ou de l’Apocalypse, ce qui est le cas à Notre-Dame de Paris puisque l'iconographie du portail central est consacrée à la thématique du Jugement Dernier. Ainsi, on trouve par exemple, à Notre-Dame de Paris, l'association Balance/Septembre, avec une scène figurant les vendanges (un vendangeur foule le raisin dans une cuve); l'association  Lion / Juillet, avec une scène illustrant les moissons (paysan portant sur son épaule une botte de foin), et ainsi de suite pour tous les mois de l'année.
 

Iconographie des ébrasements

L'iconographie des ébrasements est consacrée à l'hagiographie, c'est-à-dire aux saints. Ainsi, de l’intérieur vers l’extérieur, on trouve:

  • à gauche : saint Denis décapité, se tenant la tête et entouré de deux anges ; à sa gauche, un évêque.
  • à droite : saint Jean-Baptiste, saint Etienne, sainte Geneviève (patronne de la ville de Paris), saint Sylvestre.

L'importance grandissante du culte des saints se manifeste dans la sculpture gothique par la progressive occupation, au XIIIe siècle, de places réservées jusque là aux figures bibliques : ici, les figures de saints universels (Jean-Baptiste, Etienne) ou locaux (Denis, Geneviève), ont délogé les personnages issus de l’Ancien Testament (prophètes et rois) que l’on trouvait présents auparavant.

 

Le portail du Jugement Dernier

Le programme sculpté du portail central de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris, s'il reprend une thématique bien connue à l'époque romane nous l'avons vu, utilise un langage entièrement neuf, et ce, bien qu’il s’adresse à un public peu instruit.
Il n’est plus question d’impressionner les gens du peuple avec les images de terreur des tympans du siècle passé (comme c'était le cas à Autun ou à Conques, où la visée moralisatrice était prépondérante).

Inconographie du linteau

Sur le linteau supérieur est représenté saint Michel pesant les âmes. De part et d’autre de saint Michel et de Satan, est figuré le cortège des Elus et des Damnés. Ici, l’humanité est diversement caractérisée : les élus sont exclusivement distingués par leur sexe, tandis que les damnés sont représentés à l’aide de détails suggérant les circonstances de leur pêché : en roi, en évêque, en abbé, en dames nobles et bourgeoises… Ainsi, les élus, par la seule vertu infusée au moment du baptême, sont menés sur la voie du paradis, tandis que les damnés en sont exclus par les circonstances et les modalités de leur pêché.

 

Sur le linteau inférieur, on observe la résurrection des morts au son des trompettes des anges. Des hommes de toutes conditions sortent des tombes, chacun escomptant sa Rédemption.

 

Iconographie du tympan

Le Christ rédempteur lève les deux mains pour afficher ses plaies: ce geste est appelé ostensio vulnerum (le fait de montrer ses plaies), et occupe le centre du tympan ; il trône sur la Jérusalem céleste de la Révélation de saint Jean (Apoc., XXI, 2), défendue par quatre tours qui symbolisent à la fois les quatre éléments et les quatre Evangélistes.

Il est entouré de deux anges portant les instruments de la Passion (clous, lance et croix), ce qui place le thème de la Passion au premier plan. De part et d’autre des anges, aux extrémités du tympan, on remarque la présence des assesseurs du Christ, la Vierge couronnée (à gauche) et saint Jean (à droite), qui intercèdent à genoux en faveur des pécheurs.

Par la présence des instruments de la Passion, Jésus n’est plus le juge terrifiant des tympans romans, mais le Rédempteur : la représentation de l’Enfer a d’ailleurs quitté le tympan pour seulement occuper les registres inférieurs des voussures. Le geste traditionnel de la séparation des Elus et des Damnés est remplacé par l’ostensio vulnerum, l’ostension des plaies : torse nu, le Christ lève les mains pour les montrer, ce qui rappelle au fidèle le lien direct entre le sacrifice du Christ et le salut de l’humanité: le Christ juge des tympans romans fait ici place au Christ de douleur.

L’adoption de la thématique iconographique du Jugement Dernier associée étroitement à celle de la Passion, au centre de cette imposante façade, devient par la suite la règle pour toutes les façades des cathédrales (façade occidentale d’Amiens, portail méridional de Chartres ou encore portail du bras nord du transept de la cathédrale de Reims).
 

Iconographie des piédroits

L'icnonographie des piédroits est consacrée à la représentation des Vierges sages (à gauche) et des Vierges folles (à droite). Il s’agit là d’une parabole (récit allégorique), qui annonce le Jugement Dernier et la sélection des Elus au détriment des Damnés (où les Vierges sages symboliseraient les Elus, et les Vierges folles les Damnés)

Iconographie des ébrasements

Les ébrasements supérieurs représentent les apôtres debout et tournés vers le Christ. De l’intérieur vers l’extérieur, on trouve,

à droite:

  • Paul (glaive)
  • Jacques le Majeur (coquilles)
  • Thomas (règle)
  • Philippe (croix)
  • Jude (pieu)
  • Matthieu (livre)


à gauche:

  • Pierre (clé)
  • Jean (calice)
  • André (croix)
  • Jaques le Mineur (bâton)
  • Simon (livre)
  • Barthélémy (couteau)

 

 

Les ébrasements inférieurs représentent quant à eux les Vices et les Vertus sur deux registres:  les vertus occupent le registre supérieur, et les vices le registre inférieur.

Représentation des vices et des vertus sur les ébrasements inférieurs de droite
Représentation des vices et des vertus sur les ébrasements inférieurs de gauche

 

Les Vertus sont figurées sous la forme de femmes assises sur un trône, chacune dotée de médaillons où sont rappelés leurs emblèmes.

  • A gauche, on trouve la Foi (croix), l'Espérance (croix et étendard), la Charité (brebis), la Pureté (salamandre), la Prudence (serpent) et l'Humilité (colombe). Les trois vertus théologales sont donc ici représentées.
Vertus théologales: il s'agit des vertus qui, dans la doctrine chrétienne, fondent, animent et caractérisent l'agir moral du chrétien, et le guident dans son rapport à Dieu et au monde. Elles tirent leur origine du Nouveau Testament (Premier Epître de saint Paul aux Corinthiens (I Co 13,13).

 

  • A droite : la Persévérance (couronne), l'Obéissance (chameau agenouillé), la Paix (rameau d’olivier), la Douceur (agneau), la Patience (bœufs) et le Courage ou la Force (lion passant).

Quant aux Vices, ils sont alignés en correspondance sur le registre inférieur, et sont assimilés à des actions empruntées à la vie quotidienne.

  • A gauche: l'Impiété (homme adorant une idole), le Désespoir (homme se transperçant d’une épée), l'Avarice (femme près d’un coffre), l'Injustice, la Folie (homme hagard errant dans la campagne) et l'Orgueil (homme tombant d’un cheval fougueux).
  • A droite : l'Inconstance (moine quittant son monastère), la Révolte (homme insultant son évêque), la Discorde (homme et femme saouls se battant), la Dureté (femme renversant un serviteur), la Colère (femme s’apprêtant à frapper un moine) et la Lâcheté (homme s’enfuyant devant un lion et abandonnant son épée).

Le portail principal de Notre-Dame de Paris choisit un nouveau parti de représentation des Vices et des Vertus : les vertus ne sont plus représentées dans leur combat avec les vices comme cela pouvait être le cas à l'époque romane, mais sont simplement personnifiées avec leurs symboles, sortes de figures génériques qui portent en elles-mêmes leur valeur méritoire, tandis que les vices sont montrés dans leurs mauvaises actions.

 

Glossaire 

Linteaubloc de pierre horizontal supporté par le trumeau et les piédroits
Tympanpartie centrale d’un portail, de forme semi-concentrique, reposant sur le linteau et encadré par les voussures
Trumeaupilier central du portail, divisant l’entrée en deux et supportant le linteau
Voussuresarcs concentriques encadrant le tympan, l’ensemble formant l’archivolte
Ebrasementsélargissement progressif et en biais d’un portail
Vantauxbattants de la porte
Piédroitspiles verticales supportant latéralement le trumeau

 

Pour un panorama plus poussé de la question, voir JOUBERT Fabienne, La sculpture gothique en France (XIIe-XIIIe siècle), Picard, Paris, 2008.

 

Justine Gourbière