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Le développement du décor architectural sculpté à l’époque romane (XIe-XIIe siècles) : l’exemple des programmes iconographiques des façades

Le développement du décor architectural sculpté, et principalement du décor figuré, est l’une des caractéristiques essentielles de l’art médiéval à partir du XIe siècle. Les décors sculptés vont se développer avant tout sur les chapiteaux à l’intérieur des édifices, et sur les façades des églises à l’extérieur de ces dernières, et notamment sur les portails, ce qui fait l’objet de notre publication.
La façade est le premier élément de l’église avec lequel les fidèles entrent en contact : les maîtres d’œuvre ont donc la volonté de valoriser l’entrée de l’église, « maison de Dieu », en mettant l’accent sur son décor sculpté et peint.

Glossaire:

Un portail est constitué d’un linteau couronné d’un tympan. Ils sont entourés de plusieurs voussures (en plein cintre) formant l’archivolte. L’ensemble des voussures retombent sur les ébrasements du portail. A partir du XIIe siècle nous allons le voir, le linteau repose sur un trumeau central.

Linteaubloc de pierre horizontal supporté par le trumeau et les piédroits
Tympan
partie centrale d’un portail, de forme semi-concentrique, reposant sur le linteau et encadré par les voussures
Trumeaupilier central du portail, divisant l’entrée en deux et supportant le linteau
Voussuresarcs concentriques encadrant le tympan, l’ensemble formant l’archivolte
Ebrasementsélargissement progressif et en biais d’un portail
Vantaux
battants de la porte
PiédroitsPiles verticales supportant latéralement le trumeau

 

Chronologie de l'apparition et de l'essor du décor monumental des façades au Moyen Âge

Epoque paléochrétienne et haut Moyen Âge : un décor sculpté restreint, voire absent

À l’époque paléochrétienne (IV-Ve siècles), le décor sculpté, en ce qui concerne le portail, est avant tout concentré sur les vantaux, comme c’est notamment le cas à Sainte-Sabine de Rome (portes de bois réalisées vers 432). Ailleurs sur la façade, on trouve encore un décor peint ou fait de mosaïques, mais aussi de petites plaques sculptées en faible relief insérées en frise dans les murs des édifices, ornées de motifs isolés (animaux, êtres humains, rinceaux).

Durant le Haut Moyen-Âge (Ve siècle - an Mil), le décor sculpté monumental a quasiment disparu, et demeure cantonné aux portes lorsqu’il existe, comme pour les portes en bronze de la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle, réalisées vers 800.

 

Première moitié du XIe siècle : la réapparition progressive du décor sculpté

C’est au débarles-sur-techeut du XIe siècle que le décor sculpté fait sa réapparition sur les façades : le contexte spirituel et social de la « Paix de Dieu » (mouvement mis en place par l’Église et soutenu par le pouvoir civil, afin d'obtenir une pacification du monde chrétien occidental), et encore plus l’essor des pèlerinages qui lui est intimement lié, sont deux facteurs essentiels qui expliquent que l’on s’intéresse davantage au décor sculpté des façades. Comme il s’agit de l’espace d’accueil du fidèle, et donc de la partie la plus accessible à tous, les thèmes choisis pour les programmes iconographiques tentent d’être didactiques : certaines thématiques véhiculent un message puissant (comme celle du Jugement Dernier, notamment), afin de réaffirmer les dogmes de la doctrine catholique dès le seuil de l’édifice cultuel. La façade et son décor sont aussi et surtout empreints d’un rôle « d’imprégnation » pour le fidèle : aboutissement de la marche dans le cas d’un pèlerinage, la façade est la matérialisation physique de l’entrée dans l’espace sacré (le passage du profane au sacré) et appelle le fidèle à pénétrer à l’intérieur de l’édifice ; le développement du décor iconographique a donc pour fonction de préparer l’esprit du fidèle à son entrée dans la « maison de Dieu »
Ce décor va donsaint-génis des fontainesc se développer sous diverses formes, encore simples et souvent très réduites : linteaux isolés (portail occidental de l’église abbatiale de Saint-Génis-des-Fontaines, conçu vers 1020), tympans isolés (église d’Arles-sur-Tech, vers 1046), plaques sculptées insérées dans l’appareil (façade occidentale de l’église Saint-Symphorien d’Azay-le-Rideau, milieu du XIe siècle), claveaux (pierres entrant dans la composition d’un arc ou d’une voûte) sculptés formant voussure autour des portes, voussures ornementales.

La multiplication des éléments du décor sculpté fin XIe – début XIIe siècle, et l'apogée des programmes iconographiques vers 1120-1130

C’est véritablement à la fin du XIe siècle et au début du XIIe siècle que les figures sculptées vont se multiplier sur la totalité du tympan et du linteau : le décor de la porte Miégeville de la basilique Saint-Sernin de Toulouse (vers 1115) en est un bon exemple.

L’apogée du décor sculpté de ces portails est atteinte dans la première moitié du XIIe siècle, et plus précisément dans les années 1120-1130 grâce à une innovation stylistique importante : l'apparition des trumeaux (eux-mêmes supports de sculptures de même que les ébrasements), qui permet l’élargissement des portails, et donc des linteaux et des tympans.
On voit alors apparaître un ensemble de portails d’une grande complexité iconographique, et la façade devient à l’époque romane et au XIIe siècle en particulier le lieu d’élection du décor sculpté et de programmes iconographiques complexes. C’est principalement les régions de la Bourgogne et du Sud-Ouest qui ont accueilli de tels programmes : les exemples d’Autun, de Vézelay, de Conques, de Moissac ou encore de Beaulieu-sur-Dordogne comptent parmi les plus édifiants, illustrant aujourd’hui encore toute la beauté du décor monumental roman.

Beaulieu-Autun
 ConquesVézelay

 

La thématique iconographique du jugement dernier à travers l’étude de deux exemples : Autun et Conques

La thématique du Jugement Dernier est l’une des plus fréquemment employées pour le programme des portails des églises romanes, et elle trouve un développement exceptionnel, à la fois dramatique et narratif sur le portail central de l’église Saint-Lazare d’Autun (Saône-et-Loire, Bourgogne), ainsi que sur celui de l’église abbatiale Sainte-Foy de Conques (Aveyron, Midi-Pyrénées).

Jugement Dernier Jugement qui intervient à la fin des temps : les hommes doivent rendre compte devant Dieu de ce qu’ils ont commis durant leur vie sur terre. C’est durant ce jugement qu’a lieu la séparation des Élus et des Damnés.

 

Organisation du tympan

À Conques comme à Autun, autour de la figure christique centrale, les reliefs s’organisent en deux registres horizontaux, associés à un troisième registre constitué par le linteau.

Au centre

Le centre du tympan est dominé par la figure du Christ en Majesté dans sa mandorle (forme d’amande entourant le Christ pour insister sur sa gloire) : à Autun, le Christ occupe toute la hauteur du tympan, et l’on remarque une différence de taille avec les autres figures : cette absence de rapport d’échelle logique met en valeur la figure christique, portée par quatre anges ailés. À Conques, la figure du Christ est beaucoup plus restreinte : la mandorle dans laquelle il se trouve n’est cantonnée qu’au centre du registre inférieur du tympan, et les montants horizontaux de sa croix, portés par deux anges, occupent le centre du registre supérieur.
Pour nos deux exemples, la mandorle est portée par quatre anges ; dans le cas de Conques, les deux anges du dessus déploient la banderole de saint Matthieu (les scènes du Jugement Dernier ont été décrites par saint Matthieu), tandis que ceux du dessous, appelés « anges céroféraires » (ou porteurs de cierges) apportent la lumière.
À Conques comme à Autun, la tête du Christ est ornée d’un nimbe crucifère ; à Autun, la mandorle est encadrée par les personnifications de la lune et du soleil dans deux petits médaillons circulaires, symboles de la voûte céleste, qui sont reportés légèrement plus haut à Conques, de part et d’autre et au-dessus du montant horizontal de la croix.

AutunConques


La gestuelle du Christ est différente : à Autun, le Christ présente ses mains tendues en direction des Elus comme des Damnés, paumes ouvertes, accueillant ainsi l’humanité toute entière. À Conques, il lève sa main droite en direction du ciel, paume ouverte, tandis que sa main gauche est inclinée vers la terre : Ce geste des deux mains pointant des directions opposées représente la parousie du Christ, c'est-à-dire son retour sur terre à la fin des temps en vue du Jugement Dernier. Il rappelle que Jésus « est mort, descendu aux enfers, ressuscité puis monté au Ciel ». Le jeu des mains évoque ainsi la double nature du Messie, à la fois d'origine divine ET incarné, le fils de Dieu fait homme. Les mains du Christ reçoivent les Grâces venues du Père et les déversent sur les hommes.

Nimbecercle lumineux entourant la tête des saints et du Christ dans l’iconographie (on parle d’auréole en peinture)
Lunesymbole des rythmes biologiques et du temps qui passe
Soleilsymbole religieux de foi et d’inaccessibilité de Dieu

 

Sur le registre supérieur du tympan :

L’on observe sur les deux tympans la présence d’anges sonnant la trompette, annonçant ainsi la résurrection.

Conques: un ange sonnant la trompette


À Autun, ce registre est plus développé encore: à la droite du Christ, on reconnaît la Vierge Marie, qui préside aux côtés de son fils la cérémonie solennelle; à la gauche du Christ, deux personnages interprétés comme Enoch et Elie (les seuls personnages de l’Ancien Testament censés assister au Jugement dernier) ou deux apôtres pour compléter la liste des 12 (9 apôtres à la droite du Christ et un à sa gauche derrière Michel).

Autun: Vierge Marie trônantAutun: Enoch et Elie? 2 apôtres?

 

Sur le registre inférieur du tympan :

De part et d’autre du Christ, sont figurés le cortège des Élus (toujours à la droite du Christ) et celui des Damnés (toujours à la gauche du Christ). On remarque l’ordonnance et la sérénité qui se dégagent des scènes du Paradis opposées au désordre et à la violence des Enfers.

À Autun, on trouve à la droite du Christ une représentation du Paradis et un groupe de neuf apôtres tournés vers le Christ, à l’exception de saint Pierre qui tient les clés et règle l’entrée au ciel représenté par de petites arcades. Il tient par la main un élu, qu’il fait entrer au Paradis.
À la gauche du Christ, en symétrie avec l’évocation du Paradis, se trouve une vision de l’Enfer : à la présence de saint Michel pesant les âmes des défunts, s’ajoute celle d’un groupe de diables qui plongent leurs victimes dans l’enfer. On remarque également une représentation du palais du Léviathan.

Léviathanmonstre marin biblique. Dans le cadre du Jugement Dernier, l’un des démons principaux des Enfers, monstre marin biblique. Dans le cadre du Jugement Dernier, l’un des démons principaux des Enfers.

 

Autun: le cortège des ElusAutun: le cortège des Damnés

 

À Conques, il faut noter la présence de quatre anges à la gauche du Christ, précédant la foule des Damnés : il s’agit de son cortège triomphal, composé de l’ange porteur du Livre de Vie, de l’ange porteur du glaive et du bouclier pour repousser les forces du mal, de l’ange thuriféraire porteur de l’encensoir, et de l’ange gonfalonier porteur de l’étendard.

Représentation du Paradis
Représentation des Enfers

 

Organisation du linteau

Autun

À Autun, on peut voir le défilé des ressuscités : à la droite du Christ, les élus sont en extase, les yeux levés vers lui. On peut identifier des pèlerins de Jérusalem et de Saint-Jacques de Compostelle (présence d’une croix ou d’une coquille sur leurs besaces), ou encore des évêques à leur crosse épiscopale. À la gauche du Christ est représentée la procession des damnés, nus, criant leur désespoir et attrapés par les démons pour aller en enfer. Les mains du diable attrapent l’un des damnés par la tête, à ses côté l’impureté est représentée par une femme dont les seins sont dévorés par deux serpents et l’avarice par un homme portant son sac d’argent suspendu à son cou = les réprouvés portent la source de leur malheur.

 

 

Les Elus
Les Damnés

 

Conques

À Conques, le linteau est divisé horizontalement en deux registres :

  • Au registre supérieur :

Au centre est figurée la confrontation entre saint Michel et le diable autour de la balance des âmes. Derrière Saint-Michel, des morts sortent de leurs cercueils, aidés par des anges qui soulèvent leur pierre tombale. Derrière les morts qui sortent de leurs tombeaux, se trouve sainte Foy, en rapport avec le vocable de l’édifice. Sainte Foy est agenouillée devant la main de Dieu : elle est en train d’intercéder en faveur des prisonniers (nombreuses menottes suspendues derrière elle dans l’église, que l'on reconnait à la présence de l’autel et des arcades = les menottes sont présentées ainsi comme des ex-voto par les prisonniers libérés)

Sainte-Foy
La pesée des âmesLes morts ressuscitant derrière saint Michel

 

  • Au registre inférieur :

à gauche, la Jérusalem Céleste est représentée par une série d’arcatures, avec Abraham au centre qui accueille les Élus au Paradis. Un ange fait entrer les Élus.

La Jérusalem Céleste


À droite, sont figurées les terreurs de l’Enfer et les supplices infligés à ceux qui ont pêché (référence aux péchés capitaux).

L'accueil des Damnés en EnferL'Enfer

Les démons sont tous très agités: certains tirent des cordes, embrochent les éprouvés, les piquent, les pendent, les pressent, les plongent dans un chaudron, les emprisonnent dans des filets, brandissent des armes, d’autres lèchent, dévorent cervelles et tissus, arrachent langues et tiares, donnent des coups de pieds, abreuvent, crient, ricanent et grimacent ! À l’entrée de ce monde infernal qui devait, à l’époque, en effrayer plus d’un, le Léviathan engloutit les Damnés. Satan, au centre, accueille les Damnés et pointe vers eux un index accusateur…

 

Le suicidaire se fait dévorer...
tandis qu'un autre damné se fait embrocher...

 

L’épigraphie

Des inscriptions latines courent sur les portails de Conques comme d’Autun, mais leur signification diffère : à Conques, elles décrivent les scènes du Jugement Dernier, tandis qu’à Autun, une partie de l’inscription, Gislebertus hoc fecit (« Gislebert a fait ceci »), peut avoir une double interprétation, et nous renseigne soit sur l’identité du maître d’ouvrage (le commanditaire, donc), soit, beaucoup plus rare, sur celle du maître d’œuvre, c’est-à-dire du sculpteur.

 

Style et polychromie

Avant tout, il faut rappeler que ces décors sculptés étaient, à l’époque, intégralement peint. On distingue encore, par endroit, quelques traces de polychromie, comme le bleu de la mandorle du Christ à Conques.


Le traitement stylistique est différent selon que l’on s’intéresse au portail de Conques ou à celui d’Autun : à Conques, l’horreur du vide est cultivée, et elle se matérialise très nettement par le foisonnement des personnages. Les formes sont relativement simplifiées, et on note aussi que le principe de « la loi du cadre » est appliqué : les figures sont soumises au cadre architectural. Cette contrainte envers le support s’exprime très nettement à travers la représentation de sainte Foy, complètement allongée et assujettie au cadre architectural. Les figures sont traitées en haut-relief (c'est-à-dire que plus de la moitié du volume de leur corps se détache de leur support).


À Autun, seules les figures du linteau sont réellement traitées en haut-relief. On remarque sinon que les figures sont relativement plates et allongées, les corps étirés (saint Michel lors de la pesée des corps) : par cette absence d’échelle logique, il n’y a pas véritablement de considération pour l’anatomie et la morphologie humaine. La composition générale est chargée de mouvement, tourmentée même, avec des visages expressifs. On relève un grand sens du détail dans les jeux de plis des vêtements, les coiffures, les couronnes ou les rangs de perles des auréoles.

 

 

Les portails d’Autun et de Conques sont deux parfaits exemples de programmes iconographiques sculptés à l’époque romane, illustrant une thématique majeure, celle du Jugement Dernier. À Autun, si la figure centrale du Christ est prépondérante, exaltant ainsi sa Majesté, elle est aussi entourée d’une succession de scènes animées, à caractère didactique et moralisateur. À Conques, l’importance de la narration est mise en avant, et c’est donc un portail à visée très moralisatrice et didactique qui est proposé, comme une sorte d’avertissement lancé aux fidèles pénétrant dans le lieu de culte.

 

Pour un panorama plus poussé de la question, voir VERGNOLLE Eliane, L'art roman en France, Flammarion, Paris, 2003

 

Justine Gourbière