Quel financement du patrimoine religieux public en France ? — Observatoire du patrimoine religieux

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Quel financement du patrimoine religieux public en France ?

5 février 2018

Pour une exploitation touristique de nos édifices religieux. Leur sauvegarde est à ce prix !

Face à l’enflure de la polémique suscitée, bien malgré lui, par l’animateur Stéphane Bern chargé par le Président de la République d’une mission d’identification du patrimoine immobilier en péril et de recherche de solutions innovantes pour assurer le financement des travaux nécessaires, il y a visiblement lieu de clarifier et d’objectiver le débat. À l’origine des réactions aussi disproportionnées qu’inattendues, se trouve la proposition de rendre payante l’entrée de certains édifices religieux. Cette recommandation, qui, bien entendu, ne se veut en aucun cas absolue ni universelle, contrairement à ce qu’ont pu laisser entendre les propos de Stéphane Bern, est bien une idée sur laquelle l’Observatoire du Patrimoine Religieux invite à débattre sans tabou et en présence de tous les acteurs : État, collectivités, autorités religieuses et acteurs associatifs.

Ceux qui dénoncent indignés et à grands cris le retour des marchands du temple se trompent de débat faute de saisir l’enjeu véritable. Dans le contexte de restriction budgétaire que nous connaissons, ce qui est en jeu est tout simplement la survie de notre patrimoine religieux (100 000 édifices, à 95% catholique), dont la moitié est public (communes, État, administrations diverses).
L’état général de notre patrimoine religieux est inquiétant, y compris à Paris.

 

4009parigisacrecouer.jpgL’Observatoire du patrimoine religieux recense plus de 500 églises directement menacées (menace de destruction, risque d’effondrement, chutes de pierres, etc.) et 5000 édifices en souffrance qui, si rien n’est fait dans les dix ans à venir, viendront grossir le chiffre des édifices menacés. Nombre d’édifices ne sont même pas répertoriés et voient leur état se dégrader dans l’ignorance la plus totale. Les églises dans les communes rurales sont, en particulier, en péril. On pense à ces phrases de Proust pleines d’inquiétude regrettant déjà – car anticipant leur dégradation à venir - ces clochers ruraux, celui d’Illiers- Combray, se détachant sur le ciel bleu de France . Cette réalité est encore amplifiée par la fusion des communes, la restriction des dotations étatiques, le coût croissant des normes à respecter …


De par sa valeur identitaire très forte, et cela en dépit du recul du religieux plus que séculaire, le patrimoine religieux garde un rôle très fort en termes de mise en valeur d’un territoire. C’est le patrimoine quantitativement le plus important et le seul dont on conserve des édifices pour chaque période de notre ère, et ce depuis le IVe siècle jusqu’à nos jours. Or la sous-exploitation touristique de notre patrimoine religieux est criante comparée à ce qui existe en Italie, en Allemagne, en Angleterre, au Danemark, en Espagne etc., et situe notre pays honteusement en-dessous des standards qui devraient être les siens. Les retombées en termes touristiques et économiques d’une valorisation de ce patrimoine – avec la création d’emplois directs et indirects que cela signifie ne sont cependant pas à démontrer.


La France aurait intérêt à regarder en particulier du côté de sa voisine italienne, pays de tradition catholique comme elle, qui a su organiser la pleine mise en valeur touristique de son patrimoine d’une richesse, il est vrai, incomparable. Pensons à ce qui se fait à Florence où l’entrée dans la cathédrale est gratuite mais la visite de la coupole, de la crypte ou encore du campanile est payante. Le visiteur d’édifices religieux « en a, en effet, pour son argent ». En France, au risque de choquer certains – et je choisis à dessein ce terme emprunté au monde de l’entreprise et du management –, nous devons améliorer « l’expérience utilisateur » en visant la qualité des services proposés aux visiteurs (éclairages, informations à dimension pédagogique, cartels, etc.), sur la base, éventuellement, d’une logique de type « freemium » (petits « plus » payants). Il y a là une réelle demande de la part des visiteurs qui viendraient beaucoup plus nombreux si les conditions de leur accueil étaient repensées et réaménagées.
Dans les cas où l’entrée deviendrait payante, il est évident que ces nouvelles ressources ne devraient pas se substituer aux financements existants mais auraient, au contraire, pour vocation de garantir cette qualité de service si nécessaire si l’on souhaite tirer pleinement parti du point de vue touristique de la valeur exceptionnelle historique, architecturale et artistique de nos édifices religieux.

Duomo de Florence


Précisons que ces recettes issues de ces activités ne pourraient revenir qu’à l’affectataire, c’est- à dire à l’autorité religieuse ad hoc, exception faite des espaces secondaires mis en gestion par le Centre des Monuments nationaux (cloître, crypte, tour, …). Cela n’empêche certains questionnements qui devront trouver réponse quant à la nature de la structure recevant et gérant les recettes correspondantes.


Sans remettre évidemment en cause la loi de 1905, la possibilité de rendre payante l’ouverture des édifices religieux supposerait, bien sûr, un réaménagement de celle- ci en son article 17, lequel précise, en effet, que « la visite des édifices et l'exposition des objets mobiliers classés seront publiques : [qu’] elles ne pourront donner lieu à aucune taxe ni redevance ».


À ceux qui s’en offusquent, avançant l’argument que les églises ne sont pas des musées, on pourrait répondre que les premières comptent plus d’objets d’art - peintures, vitraux, sculptures, objets d’art sacré signés des plus grands artistes- que les seconds, et à la qualité comparable, des peintres et sculpteurs flamands aux plus grands artistes contemporains, en passant par les maîtres de la Renaissance ou du Grand Siècle. Les églises ont toujours été le lieu d’un déploiement savant des arts et des techniques destiné à éblouir les fidèles pour leur faire ressentir sensiblement, de façon charnelle, la présence du divin. Renouer avec cette mission première d’attirer les foules, conformément à la vocation de société universelle de l’église, cela ne nous semble pas un objectif méprisable en ces temps laïcs. Au-delà de la dégradation physique des bâtiments, c’est dans l’absence de vie, d’usage et d’intérêt que réside la plus grande menace pour le patrimoine. En termes organisationnels, cela supposerait de distinguer le flux des visiteurs de celui des fidèles et d’aménager leur coexistence en garantissant l’intimité totale des personnes venant se recueillir ou assistant aux offices religieux.

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La Sagrada Familia de Barcelone


Il n’a jamais été question, pour autant, que l’ouverture payante devienne la norme. L’Observatoire du Patrimoine Religieux insiste sur le fait que celle-ci ne peut être envisagée que sous réserve d’un consensus local reposant sur la concertation de toutes les parties prenantes. De plus, elle ne saurait être appliquée qu’à des monuments phares comme c’est le cas chez nos voisins européens : citons la Sagrada Familia de Barcelone ou encore l’abbaye de Westminster à Londres.


Au-delà de la polémique sur l’ouverture payante ou non des églises, l’Observatoire du Patrimoine Religieux appelle à un grand débat national sur le financement des édifices religieux publics associant tous les acteurs ainsi qu’à un plan d’urgence pour la sauvegarde du patrimoine religieux rural. Pour assurer la liberté de culte dont les communes ont la charge, encore faut-il arriver à maintenir l’édifice dans un état permettant aux offices de se tenir ! Il est souvent l’un des rares lieux de convivialité dans les petites communes qui ont la chance de pouvoir encore ouvrir leur église au public.

 


Édouard de Lamaze
Président de l’Observatoire du Patrimoine Religieux

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